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Ananoïa V

La sirène des eaux vives nous prie de publier son angélie à destination de l’Occident, plus proche de la planète Mars que du fleuve Congo.

Pourquoi n’y a-t-il rien plutôt que de l’être, et pourquoi cette absence d’être prend-elle apparence de quelque chose ? Pourquoi ce qui fut doué de parole accepte-t-il que son être soit à ce point déréalisé par l’état de chose auquel il est réduit ? Pourquoi cette aliénation va-t-elle jusqu’à rendre l’être inimaginable parmi les choses données pour seul réel ? Et pourquoi le réel paraît-il irréel, comme tombé du ciel ? Tel est le cas de ce que voit l’Œil imaginal sous l’apparence des choses : un être sans droit de cité, condamné à l’exil en son royaume dont il fut exproprié. N’est-ce pas le sort de la plus grande part de l’humanité ? Cette réalité niée, son ancien être n’est-il pas fantastiquement investi dans quelque chose d’irréel qui lui doit toute sa substance : le capital ?

L’ouroboros de la spéculation financière, en se mordant la queue, va prochainement avaler le corps entier du capitalisme, tête comprise. Il s’en faut d’une crise imminente. Si ce pseudocosme, en son apparence de fonctionnement, fait dépendre d’un cancer de la tête la gangrène du corps social, c’est d’une irreprésentable monstruosité que l’humanité vit les spasmes convulsifs. Sans cesse aggravés depuis le 25 décembre 1991, début de la 4e guerre mondiale, qui fit ses premiers ravages en Iraq et en Yougoslavie. François Mitterrand en fut l’aboyeur en chef lorsqu’il clama : « Les armes vont parler ». Elles ne se sont plus tues.

Le monde occidental en son ensemble, par un silence complice, eut la voix du primate qu’il s’est donné pour nouveau chef quand celui-ci menaça l’Iran de génocide. Anéantir la civilisation persane, riche des plus hautes figures de la pensée universelle, après l’extermination en cours du peuple cananéen qui inventa l’alphabet : cela correspond à un plan militaire, guidé par une vision théologique. Au service d’intérêts matériels. Cet Occident s’y prend-il autrement depuis les Croisades ? L’obéissance des satrapes en place au Caire et à Baghdâd garantit à l’Egypte et à la Mésopotamie de ne pas temporairement succomber aux bombes judéo-chrétiennes. Le même plan divin d’un grand Israël, du Nil à l’Euphrate, est en voie de réalisation par la coalition civilisée.

Le fantasme d’une destinée manifeste, programmée par l’Eternel pour ses nations élues (qui attribuait aux seuls Américains tout le territoire de l’Atlantique au Pacifique), fit exterminer les populations indiennes de Californie dès l’annexion de cette région par les USA en 1848 ; un même fantasme dicta l’anéantissement des populations palestiniennes par Israël à partir de 1948. « Selon la Providence divine, les Indiens devront tous disparaître devant la grande marche en avant de nos compatriotes », claironnait Oncle Sam, se basant sur un argumentaire imparable : « Qu’y a-t-il de plus bas sur l’échelle de l’humanité qu’un Indien ? Nous ne voulons que des Blancs en Californie ! ». C’est un pareil suprémacisme qui inspira la Belgique, la France et l’Allemagne dans leurs colonisations respectives. Comme il prétend légitimer de nos jours un Lebensraum pour le peuple élu, non seulement de la mer au Jourdain, mais entre les deux grands mythes fluviaux de l’antiquité.

Comment s’adapter, né sur le fleuve Congo ? Ce que comprit Hector Bianciotti, qui croyait à l’indiennité de Borges. Il qualifia d’« écrivain hors-la-loi » le seul Belge qui dans ses romans mit radicalement ce système en question. L’an passé reparurent les six chants de la sirène Mamiwata, complétés par un 7e que favorisa la vélocité de sa natation du Congo jusqu’au Nil et à la Méditerranée, où elle vit Ghaza. Mêmes colonisations par soldatesques et clergés. Mêmes soudards et curés, pour gérer le néocolonialisme des cerveaux. Ces apparences humaines faisant tourner le marché planétaire, ont-elles un sort plus enviable que les enfants condamnés à une vie sous-humaine, habités par le feu de l’être, comme ceux de Ghaza ? Les bombes tombant sur leurs têtes les désintègrent moins que celles des lanceurs. Preuve par les nazis de Washington et Jérusalem. Aux yeux de la sirène, la question divine était trop vitale pour être abandonnée aux rabbins, prêtres et imams. C’est un dieu au-delà des Dieux qu’appelait à prier Hector Bianciotti.

La sirène, ayant vue sur l’Atlantique depuis l’embouchure du Congo, dispose avec le delta du Nil d’un observatoire sur la Méditerranée. Ces deux panoramas lui ont permis d’admirer, voici trois quarts de siècle, par-dessus l’océan puis la mer, le curieux vol plané de Buenos Aires à Naples effectué par un jeune homme qu’en sa terre natale on appelait mouche blanche. Vol plané sans équivalent dans tout ce qu’elle vécut.

Si la sirène devait élire un être ayant fait de sa vie l’exploration d’une voie spirituelle, ouverte aux voix de l’ailleurs et sans complaisance pour les marchés de l’âme, entre religiosité dogmatique et scientisme athée, ce serait lui. Jamais elle ne contempla d’autre humain plongeant avec une hardiesse aussi surnaturelle hors de son milieu natal, sans y être contraint par une nécessité matérielle mais plutôt mû par un appel venu de haut, pour faire de son existence un envol des plus hasardeux, toujours confiant en son destin. Lequel, depuis une modeste ferme familiale dans l’immense pampa, en passant par le séminaire puis une errance vagabonde sans le sou, le propulserait à l’Académie française. Et jusqu’à sa fin aphasique, en communication exclusive avec les chants de Maria Callas, il ne serait possible à la sirène de qualifier cette vie ascensionnelle mieux que par un néologisme emprunté à l’écrivain belge qui avait reproduit ses propres chants : ananoïaque.

Le style d’Hector Bianciotti, par son emphase hiératique, témoigne d’une conception sacerdotale de l’écriture. Soit, ce qu’abhorrent les deux versants complémentaires du postmodernisme : autoritaire sans réelle autorité (si l’on n’oublie pas que l’auteur est étymologiquement celui qui accroît) ; libertaire sans liberté réelle dans un informel chaos. Signe que le destin d’un écrivain se joue après sa désapparition : une admirable biographie de celui qui fit de sa trilogie autobiographique (entre 1992 et 1999), un chef d’œuvre méconnu de la littérature, vient de paraître sous le titre Les Trois Vies d’Hector Bianciotti. Signée par l’une des personnalités qui l’avaient le plus amicalement côtoyé, dans une relation d’estime réciproque jamais démentie : René de Ceccatty. Rares sont les auteurs dont l’œuvre a mieux illustré que celle d’Hector le nom de la librairie bruxelloise où son biographe sera bientôt reçu pour présenter ce livre, ainsi qu’un recueil d’articles de l’Argentin. Mais, outre les tropismes de Nathalie Sarraute — référence majeure pour Bianciotti — celui-ci ne négligeait pas ces autres tropismes que sont les formules toutes faites figées en clichés trompeurs, telle cette « miséricorde » attribuée à la divinité par toutes les religions du Livre.

La sirène du fleuve en est témoin : la mouche blanche dont elle a suivi l’envol ne rejetait ni le message évangélique ni la pensée théologique. L’auteur de Sans la miséricorde du Christ (son premier roman écrit en français) fut un exégète savant de l’Ecriture et de toutes les écritures.

Il était impitoyable pour tous lieux communs vidés de substance, dont regorgent les catéchismes, servant à faire ployer les humbles têtes face aux souverains couronnés, qu’ils fussent profanes ou sacrés. Pourrait-on donc imaginer qu’un curé belge, confesseur de la Reine Fabiola, ayant célébré les obsèques d’Hector à Saint-Germain-des-Prés, vienne à la librairie Tropismes accompagner le biographe René de Ceccatty ? Que ce curé belge, en son homélie funéraire, ait lu la parabole du fils prodigue et suggéré que celui-ci eût rejoint la miséricorde du Christ ? Que ce même curé belge ait, préalablement, abusé de la désintégration psychique de Bianciotti dans les dernières années de sa vie, pour à la fois ramener au bercail une brebis égarée et récupérer l’oiseau envolé de sa cage, depuis son départ du séminaire à Buenos Aires ? Auquel cas, fort improbable mais concevable par l’Œil imaginal d’une sirène ayant remonté le cours de la Seine, serait arrivé l’impensable : cet auteur belge qui avait recueilli ses chants dans le roman Mamiwata — salué par Hector — se fût rué sur le micro comme en chaire de vérité, semant une épouvante parmi les habits verts et diplomates argentins. Sous le tonitruant éclat de rire d’Hector Bianciotti depuis son cercueil.

Plût au ciel que tout ceci ne fût que vaine conjecture, puisque Ce que la nuit raconte au jour, premier tome de la trilogie bianciottienne, dit explicitement qu’une découverte émerveillée de Paul Valéry fit perdre la foi à son auteur dès l’adolescence : « Un dimanche d’août 1945, Monsieur Teste occupa la place vacante de Dieu ». Tout obéissait au destin dans l’itinéraire de ce narrateur. A chaque étape il s’invente sur la scène d’un théâtre, en attente de ce qui l’attend. Lui-même devenant un autre. Sujet en devenir advenant par l’absence de Dieu. La fin de non-recevoir signifiée à l’enclos religieux se confirme dans Le Pas si lent de l’amour (2e tome), où le jeune vagabond se retrouve sur la place Saint-Pierre à Rome, et se renouvelle l’adieu à Dieu. Le même livre fait exploser un aphorisme en forme de manifeste, auquel souscrit l’auteur belge des chants de la sirène du fleuve Congo : « Il n’est pas à l’art d’autre origine que le souvenir du paradis perdu, mais le grand art ajoute à la nostalgie de sa perte, l’espoir du paradis retrouvé ». Comme la trace de l’oiseau dans l’air, tome final, achève de fixer son lecteur sur le rapport à l’Eternel du narrateur : « Si bien des fois il s’était insinué en moi (…), devant le nom de ma mère dans le carré de bronze, il regagna à jamais son ciel et son inexistence ».

Mais le narrateur de la trilogie d’Hector Bianciotti s’invente en héros d’une aventure physique et métaphysique, échappant au double piège du dogme confessionnel et de la mécréance vulgaire. Il ne se confond pas avec l’individu privé du croire et d’une crédulité sans borne, offert aux croyances éparpillées dans mille objets d’un culte constituant la religion nouvelle, qu’est le sujet postmoderne. A l’immanence où est plongé le négateur de toute transcendance, il oppose une mystique de l’envol : « pas de racines, ou alors elles sont au ciel ». L’idéologie qui s’est imposée comme dominante prétend-elle qu’aucun « grand récit » ne prend plus en charge l’énigme de l’être ? Si pareil décret reçoit peu de démentis dans la production de l’industrie livresque, la sirène ose le réfuter par sa propre expérience littéraire au long cours, que prolonge le présent témoignage. D’autant plus précieux par temps de détresse où survient ce qui sauve (Hölderlin). Car l’appropriation de l’opinion par Arnault-Pinault-Dassault signifiait une soumission de la Parole à la Valeur ; mais l’empire médiatico-éditorial des Lagardère et Bolloré, promouvant une idéologie fasciste sous bannière catholique, conduit à une situation sans précédent. Grâce à ce stratagème de prise en tenaille par une double mâchoire, les Attali, Minc et BHL peuvent se présenter comme principale force de résistance à l’épouvantail d’extrême-droite.

Les pantalonnades ubuesques d’Amérique ont leur équivalent dans les plus prestigieuses institutions culturelles de ce côté-ci de l’Atlantique. Il n’est pas jusqu’à l’Académie française qui ne se soit ridiculisée par l’acquisition d’un mercenaire de la plume algérien, dont aux yeux de la sirène du fleuve il fallait être aveugle pour ne pas voir qu’il servait l’agenda politique des Lagardère et Bolloré. Celui qui aggrave chaque jour l’exil en son royaume de l’être humain sans droit de cité. Cancer de la tête, gangrène du corps social. Spéculation financière promise à se manger la queue, avalant l’organisme entier. Nihilisme du marché faisant prospérer les industries de la mort par absence de relation entre les vivants et les morts. Ni ceux-ci ni ceux-là ne manqueront donc la présentation, par René de Ceccaty, des Trois Vies d’Hector Bianciotti à la librairie Tropismes.
Hector y sera présent aux côtés de la sirène.

Anatole Atlas, 8 mai 2026


 René de Ceccatty

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