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Ananoïa IV

Qui ne le sait, même à son insu ? L’humanité, pour son meilleur, est communiste ; fasciste en ce qu’elle a de pire. Sans masque ni fard qui ne soient d’une théâtralité librement consentie, le visage d’homo sapiens a mémoire du singe et porte un rêve d’ange. Aux yeux de l’aède, nul n’incarne mieux son destin global que Charlot. Dans le discours final du Dictateur se capte le plus universel manifeste communiste du XXe siècle.

« Je ne veux conquérir, ni diriger personne. Je voudrais aider tout le monde, juifs, chrétiens, païens, blancs et noirs. Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas le malheur. Nous ne voulons ni haïr ni humilier personne. Dans ce monde, chacun de nous a sa place et notre terre est bien assez riche pour nourrir tout le monde. Nous pourrions tous avoir une belle vie libre mais nous avons perdu le chemin. »

Les Damnés de Visconti, Satiricon de Fellini, Salo ou les 120 Journées de Sodome de Pasolini, depuis plus d’un demi-siècle révèlent mieux la réalité contemporaine que les agences médiatiques de la tour Panoptic. Banal constat qui invalide les simulacres d’indignation scandalisée dont regorge l’industrie du bavardage aux gages de Kapitotal. Voici trente-six ans paraissait un roman annonçant l’avènement d’un fascisme libertaire, dont le dernier chapitre portait en exergue cette citation de Pasolini peu avant son assassinat : « Je sais. Mais je n’ai pas de preuves… ». Dernier chapitre intitulé La Grande Fraternité blanche, où se déployait une scène méphistophélique présidée par un ubuesque césar de la finance et des médias, baudruche imbue de cette subjectivité radicale dont se réclamait l’avant-garde situationniste : Herr Doktor Bubble Gum. Pleine lune sur l’existence du jeune bougre (Bubble Gum aurait pu y signer le Big Beautiful Bill de Donald Trump), décrivait une tyrannie capitaliste régie par des codes post-soixante-huitards. N’apparaît-il pas aujourd’hui que telle société secrète fomentée par les théoriciens de la Cyberpunk Culture postmoderne, influents à la Maison Blanche, se présentent comme une « fraternité blanche » ? La scène avait pour décor le château de Miroir dans les Ardennes belges ; à la question de savoir s’il était le diable en personne, répondit « J’ai un bon miroir » Jeffrey Epstein : l’être le plus incapable de prononcer le discours final de Charlot dans Le Dictateur.


 Charlie Chaplin

« L’avidité a empoisonné l’esprit des hommes, nous a fait sombrer dans la misère et les bains de sang. Nous avons développé la vitesse pour finir enfermés. Les machines qui nous apportent l’abondance exacerbent nos frustrations. Le savoir nous a rendus cyniques ; l’intelligence inhumains. Trop mécanisés, nous manquons d’humanité. La vie n’est que violence et tout est perdu. Les avions, la radio nous ont rapprochés les uns des autres, mais ces inventions ne trouveront leur sens que dans la bonté de l’être humain, dans la fraternité, l’amitié et l’unité de tous les hommes. »

Déchu de sa nationalité américaine en 1952 pour soupçon de sympathies communistes, Chaplin fuit les Etats-Unis vers l’Europe où une escale à Paris lui permet de présenter son dernier film, Limelight. A l’occasion de cette séance, le jeune Guy Debord insulte Chaplin dans un tract lettriste, où le créateur de Charlot est traité de « fasciste larvé ». C’est la première manifestation publique d’une haine de l’art et d’un nihilisme politique dont les situationnistes éclabousseront les murs en Mai 68. Cette illusoire avant-garde révolutionnaire, exacerbant les attendus de l’existentialisme par négation de toute essence, apparaissait comme la matrice idéologique de l’empire Bubble Gum dans le roman d’il y a trente-six ans. Ce qui s’y trouvait décrit comme un capitalisme dionysiaque, opposé au capitalisme apollinien de la mesure, n’était pas sans lettres de noblesse. Ainsi, telle citation de Sade affichée le 14 mai 68 : « Les jouissances permises, en un mot, peuvent-elles se comparer aux jouissances qui réunissent à des attraits bien plus piquants, ceux inappréciables de la rupture des freins sociaux, et du renversement de toutes les lois ? » ; ou telle de Nietzsche : « Rien n’est vrai, tout est permis ». Comment n’y pas voir un lien avec la stratégie du chaos appliquée par tous les gouvernements occidentaux ? Dès lors qu’est décrétée l’absence d’essence et de sens (métaphysiques et historiques), prévaut la réversibilité. Rien n’a mieux servi le capital que la gauche au pouvoir. Pas de meilleure inspiration pour l’extrême-droite qu’à l’ultragauche. Une fallacieuse critique du « spectacle » a permis d’assimiler les œuvres de Visconti, Fellini, Pasolini aux shows télévisés de Berlusconi, lequel se voyait offrir une chaîne commerciale française par François Mitterrand. Or, Debord et Mitterrand se trouvaient, sous des costumes permettant de les identifier, parmi les personnages du roman d’il y a trente-six ans. Non moins que Jack Lang ou Daniel Cohn-Bendit. Figures d’angélisme-démonisme dans la structure contre-révolutionnaire d’une social-démocratie libérale et libertaire ayant relié Mai 81 à Mai 68.

« Vite ! » fut, selon Debord, le slogan (tracé par lui-même) le plus radical de ce mois-là. Peter Thiel, Steve Bannon et Elon Musk, appliquent le mantra de la Silicon Valley : « Move fast and break things » – « aller vite et faire de la casse ». Tablant sur une rupture technologique, ils entendent rendre « le monde sûr pour le capitalisme », en sapant l’État social et ses réglementations. « Périssent les faibles et les ratés ! » pour le dire comme Nietzsche, ultime référence. Faut-il s’étonner des éclats médiatiques embarrassants pour tel ou tel personnage de ce grand show ? Tous connaissent la loi des projecteurs ayant fonction d’éclairer le néant aux couleurs d’un suprématisme sado-nietzschéen. Soit, ce qui unit les affaires Weinstein-Madoff-Epstein au Moloch bicéphale de Jérusalem et de Washington. Lequel flatte le peuple occidental en lui montrant le sort qu’il réserve à ce qui lui résiste. Voyez la Palestine, Cuba, le Venezuela.

« Je dis à ceux qui m’entendent : Ne désespérez pas ! Le malheur est un produit éphémère de l’avidité, de l’amertume de ceux qui ont peur des progrès de l’Humanité. La haine finira par disparaître et les dictateurs mourront, et le pouvoir qu’ils avaient pris aux peuples va retourner aux peuples. Tant que les hommes vivront, la liberté ne pourra périr. Soldats, ne vous donnez pas à ces brutes, qui vous méprisent et font de vous des esclaves, enrégimentent vos vies, dictent ce qu’il faut penser et ressentir, vous dirigent, vous manœuvrent, se servent de vous comme chair à canons et vous traitent comme du bétail. Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec des cerveaux-machines et des cœurs-machines. Vous n’êtes pas des machines ! Vous n’êtes pas des esclaves ! Vous êtes des hommes, avec tout l’amour du monde dans le cœur. Vous n’avez pas de haine, seuls ceux qui manquent d’amour haïssent. Ne vous battez pas pour l’esclavage, mais pour la liberté ! »

Pour limpide que soit le discours final du Dictateur, prononcé juste un demi-siècle avant le roman d’il y a trente-six ans, la prouesse verbale de Chaplin consiste à traduire un message intrinsèque à toutes les traditions prophétiques, philosophiques et poétiques de l’humanité. Ce faisant, il résume une éthique, une politique, une esthétique de résistance à ce qui les nie : le technofascisme contemporain. Même si celui-ci ne reproduit pas les formes classiques du fascisme historique, mais en réactive les fonctions principales : écrasement de l’opposition, réorganisation brutale de l’Etat, mystification des masses décervelées par un matraquage qui impose l’iniquité sociale comme relevant d’un ordre naturel immuable.

Soit, ce que combat le « general intellect » (Marx) de l’espèce humaine tout au long de son histoire. Combat intellectuel inhérent à cette histoire. L’histoire humaine en tant que telle, indissociable de l’intellect (appelé « noûs » par la philosophie grecque) est donc essentiellement niée dans ce que l’aède pourrait appeler une catanoïa planétaire, depuis que les plus hautes fleurs de l’Esprit furent décapitées au profit de leurs ersatz. Telle fut l’intuition du roman d’il y a trente-six ans, confirmée par les tomes suivantsde cette vaste mélopée : la fin de l’Union soviétique était celle de la 3e guerre mondiale, qui opposa deux formes antithétiques de capitalisme, dont l’une portait en germe une issue vers le communisme. Si le capitalisme se définit comme dictature de la valeur d’échange, sur la valeur d’usage, les pays socialistes obéissaient à une logique orientée vers valeur d’usage plutôt que valeur d’échange. En regard de la misère accablant le reste du globe, les intellectuels occidentaux auraient dû voir quelle flamme spirituelle animait les conditions matérielles précaires du régime soviétique, et ne pas mesurer leur soutien aux combats contre un impérialisme colonial dont carnages et pillages permettaient leur propre consumérisme pathologique. Au lieu de quoi, ce qui a mission de penser dans le monde libre et démocratique y fut complice d’un anéantissement de l’Esprit justifiant tous les crimes de l’Ideological Computer Empire.

« Il est écrit dans l’Evangile selon Saint Luc « Le Royaume de Dieu est au dedans de l’homme », pas dans un seul homme ni dans un groupe, mais dans tous les hommes, en vous, vous le peuple qui avez le pouvoir : le pouvoir de créer les machines, le pouvoir de créer le bonheur. Vous, le peuple, en avez le pouvoir : celui de rendre la vie belle et libre, de faire de cette vie une merveilleuse aventure. Alors au nom même de la Démocratie, utilisons ce pouvoir. Il faut nous unir, nous battre pour un monde nouveau, décent et humain qui donnera à chacun l’occasion de travailler, qui apportera un avenir à la jeunesse et à la vieillesse la sécurité. Ces brutes vous ont promis toutes ces choses pour que vous leur donniez le pouvoir - ils mentent. Ils ne tiennent pas leurs promesses - jamais ils ne le feront. Les dictateurs s’affranchissent en prenant le pouvoir mais réduisent en esclavage le peuple. Alors, battons-nous pour accomplir cette promesse ! Il faut nous battre pour libérer le monde, pour abolir les frontières et les barrières raciales, pour en finir avec l’avidité, la haine et l’intolérance. Il faut nous battre pour construire un monde de raison, un monde où la science et le progrès mèneront vers le bonheur de tous. Soldats, au nom de la Démocratie, unissons-nous ! »

La 3e guerre mondiale, déclarée à Hiroshima, se conclut le 25 décembre 1991 par une capitulation soviétique. Aussitôt s’effondrait, selon l’aède, le mât central noétique de l’humanité. Son plus haut héritage intellectuel et spirituel, culminant dans créations et pensées critiques du capitalisme, était versé à la fosse commune en même temps que fleurissait une sous-culture industrielle sous le règne du crime organisé. La guerre où nous sommes plongés ne peut plus être chiffrée, dans la mesure où tout y obéit à la tyrannie du chiffre. Plus d’autre usage de la Parole que soumise à la Valeur. Homo numericus a intégré l’abolition des médiations collectives traditionnelles (syndicats et partis d’opposition), dont ne survivent que des succédanés. Quel meilleur instrument disciplinaire que la précarité ? Le roman d’il y a trente-six ans, publié aux éditions du Parti communiste français, signalait ce que devait au situationnisme le discrédit théorique jeté sur toutes les superstructures médiatrices – art, culture, institutions judiciaires et universitaires, syndicats et partis de la classe ouvrière – au nom des intérêts d’un prolétariat fantasmatique. Cette idéologie radicale ayant pour slogan jouir sans entraves servirait de carburant au marché du désir, moteur d’un capitalisme festif et transgressif affranchi des vieilles inhibitions morales, dont un symptôme planétaire est l’affaire Epstein. Y eut-il jamais plus subversif situationniste ? Voici la Kulturindustrie sous ses formes éditoriales, cinématographiques et télévisuelles ridiculisée par les créations de situations d’un révolutionnaire qui, mieux que tout autre, sut accomplir le dépassement de l’art et de la politique. Toute intrigue romanesque, tout scénario de film ne pâlissent-il pas devant les facéties d’un personnage incarnant les liens entre Kapitotal et la tour Panoptic ? Jamais les fétiches du marché n’ont imposé plus divine transcendance au-dessus des lois humaines, dans l’impunité de l’Olympe et du Sinaï, qu’en cette figure opposée à l’ananoïa de Charlot dans Le Dictateur :

« Hannah, est-ce que tu m’entends ? Où que tu sois, lève les yeux ! Lève les yeux, Hannah ! Les nuages se dissipent ! Le soleil perce ! Nous émergeons des ténèbres pour trouver la lumière ! Nous pénétrons dans un monde nouveau, un monde meilleur, où les hommes domineront leur cupidité, leur haine et leur brutalité. Lève les yeux ! L’âme de l’homme a reçu des ailes et enfin elle commence à voler. Elle vole vers l’arc-en-ciel, vers la lumière de l’espoir. Lève les yeux, Hannah ! Lève les yeux ! »

Anatole Atlas, 12 février 2026


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